Partager l'article ! Chanteurs oubliés inoubliables : Anne Sylvestre par PierreThévenin: ANNE SYLVESTRE « Maman le vent me fa ...
ANNE SYLVESTRE
« Maman le vent me fait la cour
Le vent me trousse et m'éparpille
Le vent me souffle des discours
Pardi c'est ennuyeux ma fille
Ca l'est bien plus encore maman
Car le grand vent est mon amant »
(« La femme du vent »)
C'est par ces quelques vers entendus fortuitement sur les ondes qu'Anne Sylvestre a fait irruption par un bel après-midi dans mon univers d'adolescent.
Ensuite, il ya eu «Mon mari est parti », « Lazare et Cécile « ...
N'ayant pas eu de poste de radio à la maison jusqu'à mes 14 ans, je n'avais
encore jamais entendu toutes ces petites perles bien que la carrière tant scènique que discographique d'Anne Sylvestre eût débuté à la fin des années 50.
Bien sûr, elle n'a jamais été chouchou de « Salut les copains », émission cuculte vouée à la vague yé-yé afin d'exploiter le marché tout neuf et hautement lucratif que constituaient les teenagers. Le chouchou était la chanson d'ouverture durant toute une semaine (précision superflue pour les plus de 55 ans).
Mais à l'époque les médias ne la boudaient pas pour autant. Il en va différemment aujourd'hui.
Des chanteurs et chanteuses oubliés et inuoubliables présents dans cette rubrique, elle est pour l'instant, avec Henri Tachan, la seule à avoir gardé bon pied bonne rime, les autres ayant rejoint quelque improbable Paradis des artistes.
Actuellement, Philippe Meyer ( n'en déplaise à la journaliste de Télérama (voir mon récent coup de gueule ) est l'un des seuls à la programmer encore à une heure de grande écoute. On a pu aussi la voir à plusieurs reprises dans « La chance aux chansons » où Sevran n'organisait pas que des thés dansants.
Exceptions confirmant la règle.
Xavier Lacouture, dans « Tranches de scènes » dit qu'elle n'a pas eu la place populaire qu'elle devait avoir. Ce qui ne l'empêche pas de remplir les salles comme Bernard Joyet, Gérard Morel , Michèle Bernard ou Xavier Lacouture lui-même.
Un jour que je parlais de chanson avec un de mes anciens élèves, j'ai mentionné Anne Sylvestre. Tout étonné, le garçon m'a dit : " Anne Sylvestre ? Mais je l'écoutais quand j'avais 4 ans! »
Effectivement, pour toute une génération, elle est surtout connue comme la dame des fabulettes. Fabulettes dont les premières remontent à 1964. Elles n'ont
jamais été interprétées sur scène. Beaucoup ignorent qu'Anne a mené de front deux carrières et qu'elle n'a jamais cessé d'écrire et de chanter également pour les grands.
Ses fabulettes, elle ne les renie pas. « Les rescapés des fabulettes », un titre de son album de 2007, en est la preuve.
Ces rescapés-là, ma progéniture en fait partie et j'avoue que j'étais moi-même infiniment plus sensible à l'histoire du petit veau qui voulait jouer du piano qu'aux niaiseries véhiculées à la même époque par Chantal Goya.
Il faut dire qu'Anne Sylvestre dispose d'un imaginaire foisonnant et que du conte (ou de la chanson) pour adultes au conte (ou à la chanson) tous publics il n'y a guère que quelques précautions de vocabulaire (je ne parle pas des « gros mots », les petits adorent ça, mais de mots et d'histoires un peu trop compliqués ou cuturellement trop « marqués »).
On aime bien trouver chez les artistes des filiations et autres cousinages et d'aucuns ont qualifié Anne Sylvestre de « Brassens en jupon ». Le jupon (signe d'un indécrottable machisme) mis à part, pouvait-on lui adresser plus beau compliment ? Son écriture n'a rien à envier à celle du moustachu.
Au lieu du jupon à la connotation dévalorisante, je préfère parler d'une approche plus féminine. Un des meilleurs exemples est sa manière de traiter le thème de la guerre dans « Mon mari est parti » : elle se met dans la peau d'une future maman parlant à son enfant in utero tandis que le père s'en est allé batailler au loin et qu'elle assiste, impuissante, aux deuils de ses voisines, n'arrivant pas à admettre le sien : "Un monsieur est venu m'apporter son costume/Il n'était pas râpé/Sans doute qu'en chemin il aura fait fortune/Et se sera nippé".
Autre appellation qui l'a beaucoup agacée : « la duchesse en sabots » (allusion à une chanson sur Anne de Bretagne) parce qu'un certain nombre des histoires qu'elle nous livre ont un cadre champêtre. Née à Lyon, elle a grandi à Tassin-La-Demi-Lune puis dans la région parisienne. Brassens n'était pas issu non plus de la ruralité, ce qui ne l'a pas empêché de chanter « Nous au village aussi l'on a/de beaux assassinats ».
Ce sont plus sûrement les « (gros ?) sabots que « la duchesse » qui l'ont fait sortir de ses gonds et qui lui ont inspiré « Des pierres dans mon jardin » (1973).
Il ya d'autres chansons coups de gueule dans son oeuvre mais le plus souvent mâtinées d'un humour dévastateur : « Ca ne se voit pas du tout » sur l'hypocrisie des bien pensants (album « Partage des eaux »en 2000).
Assurément féministe, Anne Sylvestre, bien qu'elle s'en défende : cf « La reine du créneau
», là aussi sur le mode de la dérision.
Je ne saurais conclure sans évoquer sa voix , à nulle autre pareille et qui semble épargnée par les ravages du temps. Justesse et puissance sont toujours là (il suffit d'écouter « Bye mélanco », la chanson-titre de son album de 2007 pour s'en convaincre). Même dans les chansons drôles, son timbre me fait invariablement penser à une forêt en automne avec sa féerie de couleurs.
Savoir si elle connaîtra une carrière posthume, s'il y aura des festivals Anne Sylvestre, la question n'est pas à l'ordre du jour. « Depuis le temps que je l'attends, mon prince charmant », a-t-elle chanté en duo avec Boby Lapointe. Qu'elle ne se presse surtout pas d'aller le retrouver !
Surtout que le record de Jeanne Calment est toujours à battre !
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