Serge Granjon - Le roman de l'histoire de Saint-Etienne : Le Cercle, un patrimoine d'ombres célèbres
L'idée était des plus malencontreuses : créer un cercle, à la veille de la Révolution, pouvait bien ressembler à un violent défi aux patriotes épris d'égalité autant que de fraternité. Les Cercles offraient une sorte de synthèse des salons où, en France, musaient les beaux esprits et des clubs d'outre-manche, où l'on ne pénétrait qu'en montrant patte blanche.
C'est un Cercle qu'osa, en 1788, l'aristocratique cité de Montbrison. Le sien prônait, comme il se doit, des appétences littéraires. Et bien qu'il fût de courte durée, car deux ans plus tard il tirait ses tentures, il commit l'imprudence , entre toutes fatale, de refuser l'entrée au citoyen Javogues. Lorsqu'en pleine terreur, il revint en Forez, botté, empanaché de par la Convention, il dut s'en souvenir : pour avoir ignoré ses qualités de style, les membres du Cercle furent, presque tous, mis à mort.
LA MAISON COLCOMBET : DES SALONS RECHERCHES
Le souvenir du premier Cercle qu'ait connu le Forez avait déjà fondu comme brume au- dessus des
étangs de la plaine lorsque Saint-Etienne, à son tour, organisa le sien. Il se fixa en l'an 1810, en plein coeur de la ville, dans une maison sise tout prés du pont Rollin, sur l'ancienne
place Royale, qui n'était pas encore du Peuple, car ce Cercle-là n'était
" fréquenté que par les fonctionnaires, les négociants et les personnes fortunées " , rapporte un chroniqueur.
Puis il fut déplacé rue d'Artois ( actuelle rue Général Foy ) avant de s'installer dans la maison Colcombet, face à l'hôtel de ville, qui venait d'être achevé en 1841.
Quelques années avant, le Cercle s'était donné des lettres de noblesse, en s'appuyant sur son quart de siècle d'existence : par son appellation d ' " ancien cercle du commerce ", il se protégeait mieux des foudres de la loi sur les associations qui, en 1834, venait d'être votée. Les violentes émeutes à Lyon, saint-Etienne, qui en étaient la cause, conduisaient le pouvoir à se méfier surtout des sociétés qu'on y trouvait. Aussi le Cercle stéphanois dut-il clamer haut sa bonne moralité, en rappelant que ses membres n'avaient " d'autre intention que celle de se réunir journellement dans un local commode et convenable pour lire les journaux, causer d' affaires ou de plaisirs, entretenir entre gens honnêtes des relations amicales et se délasser enfin des travaux du cabinet et du comptoir ". Le maire lui-même apporta sa caution, en assurant que tous les membres du Cercle étaient conformes à l'esprit du gouvernement.
Un autre Cercle demandait lui aussi, en 1834, l'autorisation de poursuivre ses activités : c'était le " Cercle des Arts et du Commerce ". IL s'était constitué en 1821, et avait choisi pour siège un vaste appartement dans la rue Gérentet, avant de déménager, comme son homologue, pour la rue du Général-Foy, et de le rejoindre à la maison Colcombet, suffisamment spacieuse pour accueillir deux cercles. Lui aussi claironna, dans mes mêmes termes que l'autre, sa bonne conduite, et il obtint, de la même façon, le soutien du maire Peyret-Lallier.
Les autorisations furent accordées aux deux. Sans doute Louis-Philippe voulut-il donner, aux notables de la cité frondeuse, un gage de bienveillance en échange de leur vigilance. Deux ans plus tard, le préfet autorisait même la création d'un autre cercle : celui de l'" L'Union " a la condition qu'il s'abstînt de manifestations dans la rue et, dans son local, de discussions politiques, religieuses et la pratique de jeux de pur hasard.
UNE RONDE D HOMMES ILLUSTRES
Les Cercles organisèrent des bals, qualifiés de " splendides " par les annales du temps, les plus beaux en tout cas qu'ait connus connu Saint-Etienne. Ils eurent lieu dans les salons de la maison Colcombet, à quelques semaines d'intervalle, le 11 et le 20 janvier 1843. Un autre eut lieu en l'honneur du Maréchal Bugeaud le 25 février 1849. Et un autre encore le 18 septembre 1852, pour la venue d'un hôte exceptionnel : Le Prince-Président Louis- Napoléon. A croire que les membres des Cercles stéphanois devenaient virtuoses de polkas et quadrilles. Il s'était enhardi au point de vouloir encanailler le futur empereur :" Venez Prince admirer parmi des coeurs fidèles l'arsenal des amours, nous avons des fusils pour chasser les pandours, nous avons des rubans pour enlacer les belles "
Un transparent lumineux, affiché sur le Cercle, tenait lieu de support à ce leste quatrain. Mais à peine entrevu, le quatrain disparut : le prince préférait les allusions discrètes.
Le 23 septembre 1858, le 26 août 1862, ce fut son ministre le duc de Persigny que l'on fêta au Cercle.
Au fait, désormais, de quel cercle parler ? Quand l'un apparaissait, l'autre disparaissait, ou bien changeait de nom...jusqu'au 20 décembre 1876 où fut créé le " Grand Cercle " à l'entresol du Café Glacier ( de nos jours devenu magasin Armand Thierry ).
Mais pour les salons de la maison Colcombet, les Cercles se suivaient et se ressemblaient fort. Ils s'étaient fait peu à peu une spécialité : la réception d'hôtes de marque. Des habits chamarrés aux costumes soyeux, le kaléidoscope allait pirouetter au gré de l'éphémère, sachant trop bien le prix de courtes apparitions, qui s'appelèrent un jour Ferdinand de Lesseps, ou Jules Massenet, certain soir de novembre.
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Tant de regards usés aux parois de la mine, ou rongés aux fournaises que vomissait l'usine, ne savaient même plus que le ciel existait. Saint-Etienne en
avait-il gardé une simple parcelle au-dessus de ses toits ? Le jour, la lumière se fondait dans d'épaisses fumées qui faisaient de l'azur une chape de plomb. La nuit, l'horizon s'embrasait.
Ses vastes rougeoiements incrustaient de tons mauves les flancs du firmament. Et c'était chaque soir des aurores boréales qui donnaient à la ville une étrange atmosphère. Alors, à quoi
servait de regarder le ciel, puisqu'on n'y distinguait que de rares étoiles ?



produisirent, lorsque des ouvriers arrivèrent au travail, en narguant les grévistes, qui à leur tour les conspuaient. Le colonel-directeur de la manufacture
prit alors une décision qui fit tomber la fièvre : celle de fermer l'usine, moyennant la récupération des heures perdues le samedi suivant.
Au mois d'octobre 1831, avec un opuscule intitulé " De l'importance de l'arrondissement de saint-Etienne considéré sous le
rapport de l'administration judiciaire ", Maître Joannès Smith jetait un énorme pavé dans la mare. Le pavé, c'était sa détermination de faire installer la cour d'Assises à
Saint-Etienne, et la mare, dans laquelle devait se propager l'onde de choc, n'était pas à proprement parler le département de la Loire, mais bien plutôt la seule grande ville de Montbrison, à qui
la cour d'assises avait été octroyée.
stéphanois étant nettement plus populeux que
ceux de Montbrison et de Roanne avec une population infiniment plus regroupée, il était normal qu'il s'y commît beaucoup plus de crimes. Par conséquent, le nombre des témoins à entendre
y était vraiment plus important. ET comme chaque témoin était rétribué en fonction de la distance qu'il avait à parcourir, le transfert des assises à Saint-Etienne permettrait la réalisation de
substantielles économies.

Mais ce qui, avant tout, le fit choisir comme
député, ce fut son rôle au sein des sociétés populaires. Il s'agissait de filiales des clubs qui, à Paris, avaient chaque jour un succès grandissant et, parmi eux, le club des
Jacobins jouait le plus grand rôle : installé dans un couvent des Dominicains ( le mot " Jacobins " en étant l'ancienne appellation ), il permettait aux députés de l'Assemblée
Constituante de se retrouver. Ces clubs servaient, pour ainsi dire, de banc d'essai à leurs discours, testant auprès du public qui s'y pressait l'accueil qui serait fait à tel ou tel projet.
Et l'on y répétait , en quelque sorte, les scènes des grands moments, on y discutait ferme et les échanges allaient bon train. Et ce chaudron d'idées préparerait le cours des choses, la marche
inexorable aux luttes sans merci avec, en arrière-plan, l'ombre de l'échafaud. En attendant, le succès de ces clubs allait hors de Paris, s'installait en province. Le seul club des Jacobins
comptait, dès septembre 1791, 1000 sociétés provinciales qui lui étaient affiliées.
s'obstinait à défendre les malheureux : " Les
riches marchands insultent à la misère du peuple et menacent bientôt de vendre au poids des assignats la nourriture du pauvre ". Et sa conclusion se voulait prophétique : " Je vois
avec effroi la contre-révolution empoisonner de son souffle liberticide l'horizon politique. "
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