Cette mini- nouvelle de Christophe avait fait l'objet d'une parution en 2010...Elle
est hélàs aujourd'hui toujours et plus que jamais d'actualité....
A la veille de Noël il me semblait juste et bon de rappeler que certains dorment et
dormiront ce soir, demain et les jours qui viennent, seuls dans le froid et la nuit avec la peur pour compagne. Ne les oublions pas...
Si d'aventure vous les croisez transis, au coin d'un rue, devant un troquet ou couchés
devant une porte offrez-leur une pièce, un café, un sourire et en cas d'urgence appeler le samu...
Aujourd'hui ce sont eux, demain, peut-être nous, ou un ami, un proche...La misère ne fait
pas le distinguo, elle peut tous nous atteindre un jour .
Paris, hiver 2017
L'hiver est Satan. Le froid est son démon.
Jacques Morandi ne cesse de se répéter ces deux phrases. Depuis des heures, des jours,
des mois.
De temps en temps, les mots arrivent à franchir ses dents serrées et ses lèvres
gercées. Un filet de buée les accompagne.
L'hiver est Satan. Le froid est son démon.
Vers 22 heures, il s'est trouvé un petit coin peinard entre deux poubelles, à
l'abri des rafales de vent glacé, le cul posé sur un carton humide, le dos voûté, les jambes repliées sur lui, et maintenues serrées par les bras, les cuisses calées contre son thorax, le visage
blotti entre les genoux. L'impasse qu'il s'est choisie se situe bien loin des regards indiscrets. Il n'a besoin de personne pour l'aider. Il est fin prêt. Pendant des mois et des mois, il s'est
préparé, motivé. Il attend, tout devrait bien se passer. En tournant la tête vers la droite, il aperçoit la rue commerçante, quasiment désertée, perpendiculaire à son impasse. Un lampadaire
éclaire les boutiques fermées depuis trois bonnes heures. la lumière n'est pas assez puissante pour se glisser jusqu'aux poubelles. Sur la gauche, le noir complet empêche de distinguer le vieil
atelier de cordonnerie qui dépérit depuis des années au fond de cette voie sans issue.La neige, tombée ces derniers jours, est tellement crasseuse qu'elle se confond avec la noirceur du
décor.
Après avoir fouillé dans les ordures, au cas où, Morandi s'est aménagé un poste de garde le plus
confortable possible. Un autre morceau de carton coincé par le couvercle des poubelles lui sert de toiture précaire. Il est là pour veiller et non pour dormir. Pour vaincre et non pas pour
mourir. La vengeance est un plat qui se mange froid, dit un dicton toujours d'actualité en 2017. Le gars qui a inventé cette sentence devrait jeter un oeil sur le baromètre à cet instant précis
et il constaterait que Morandi a suivi sa maxime. En fin d'après-midi, la radio annonçait des records terribles pour cette nuit, des chiffres bien loin en dessous de zéro. Mais Morandi n'a pas
voulu repousser la confrontation.
L'hiver dernier, Groucho le Rigolo et Zig le tzigane roumain avaient lâché la rampe à trois semaines
d'intervalle. Une sorte de dépôt de bilan humain. Après un dernier petit signe d'adieu adressé à leurs potes, Groucho et Zig avaient disparu dans le noir. Dans le froid, dans les mains du
démon. Du fils de Satan. Personne ne les avait croisés dans la soirée ni durant la nuit. Ni à l'asile, ni à Emmaüs, ni même dans le métro. Tous leurs frères clodos avaient
compris que ces deux -là s'étaient terrés dans un trou pour donner leur âme à l'hiver. Et ce dernier n'en avait fait qu'une bouchée. Les flics les avaient retrouvés le lendemain, morts de froid,
le corps en position foetale, le visage violet. Le Rigolo s'était planqué sous un camion. Le roumain, enroulé dans une bâche plastifiée, avait choisi un chantier à l'écart du
monde.
Morandi tente de se remémorer le visage de ses camarades de rue disparus. Groucho et son grand
sourire édenté, sa trogne rouge et boursouflée. Zig, ses yeux de fouine et sa moustache de bohémien.Et puis les autres aussi, ceux des hivers d'avant. José, le petit Portugais, tombé dans la
Seine. Max la menace, le costaud, le tatoué, la bête humaine, crevé lui aussi. Le grand Bachir, qui offrait ses mégots aux camarades sans clopes, liquidé par cette saloperie de caillante de
saloperie d'hiver ! Kiki le vilain, la gueule fracassée dans un escalier du métro et que les derniers usagers ont laissé expirer, en plein courant d'air, les os rongés par la froidure. Et les
autres...
Jacques Morandi sort avec difficulté une feuille froissée de ses poches. Il a du mal à la déplier à
cause de ses gants poisseux qui collent au papier. Sur ce petit bout d'intimité, il a noté le nom de tous ses braves potes tombés aux champs d'hiver. Avec la date, Pour ne pas oublier. Car sa
mémoire défaille depuis deux ou trois ans. Neuf années de cloche, de biture à la vinasse, de coups sur la tronche, ça bousille les neurones. Il s'allume une des cigarettes qu'il a pris la
précaution de rouler cet après-midi pour éviter d'avoir à ôter ses gants durant la nuit. Il tire une première taffe, avale la fumée et la recrache hargneusement :
- " Arrive mon pote ! Viens voir par ici ! Je t'attends sale fils de pute ! " Il marmonne avec rage
mais le son de sa voix ne dépasse pas le périmètre de son abri. Ce serait trop bête si un noctambule adepte du froid polaire l'entendait. immédiatement, les flics seraient prévenus et
rappliqueraient dare-dare. Il l'emmèneraient illico dans un de ces centres d'accueil, conçus par la mairie, pour y accueillir toute la pouillerie de la ville. Ou alors, si les keufs n'avaient pas
envie de s'emmerder la vie avec une loque, ils lui injecteraient une dose de Calorifugos. Ce produit a été mis en dépôt en 2009. Les asiles de nuit et autres locaux humanitaires étaient tellement
bondés durant les hivers, que les autorités avaient balancé cette dope dans les pharmacies et rendu sa consommation obligatoire pour les SDF sans abri pour la nuit. Pas par générosité. Que les clodos
dorment dans la rue, la loi le tolère. Mais qu'ils y crèvent, c'est interdit ! Ça ferait mauvais genre dans la capitale d'un des pays les plus riches du monde.
Morandi sourit. Il n'est pas allé se faire administrer sa piqûre. Il est hors la loi. Mais il s'en
contrefout. Le pire qui puisse lui arriver, c'est que les flics lui mettent une trempe en prime. Ils peuvent s'en aller tranquilles et laisser Morandi dans les vapes au milieu des poubelles, avec
du Calorifugos pour lui réchauffer les veines, ils sont sûrs que demain matin il sera encore en vie et n'aura pas oublié la leçon.
Sa clope arrive en fin de parcours et le mégot lui brûle les poils de la moustache. Il pousse un
juron qu'il ravale en silence. Il emmerde les flics. Il emmerde la mairie. Il emmerde la terre entière. Cette nuit est une nuit de combat, de lutte acharnée contre le mal. Le démon. Le froid. Le
tueur de clochards. L'assassin des dépenaillés sans défense. Cette belle crevure qui chaque année fait son petit tour, glace le sang des couche-dehors et puis s'en va. Pour revenir, douze mois
plus tard, pratiquement à date fixe, continuer son sale boulot.
Morandi n'a aucune idée du temps qui s'écoule. " On ne doit pas être loin d'une heure du mat. "
pense-t-il; mais que pense-t-il justement ? rester à ne rien faire dans le noir avec le froid qui vous transperce les vêtements n'est pas chose agréable. Les minutes paraissent des heures et la
volonté peut s'effriter. Pourtant il y a consacré du temps à élaborer son plan. Le but est simple, mais pour l'atteindre il faut une sacrée dose de bravoure teintée de témérité. Il a mis tous les
atouts de son côté et refusé les subterfuges comme le Calorifugos. Il veut vaincre son ennemi, le froid, avec les moyens du bord. pas question non plus d'aller coucher sur une bouche aération du
métro. Ce sera le corps à corps, le combat de boxe, la lutte finale, les titres dans les journaux : " Un courageux clochard, Jacques Morandi, terrasse le Froid pour venger ses copains !
"
Toute la journée a été consacrée à la conception de son projet. Dans le secret le plus total. Tout
d'abord boire de l'alcool à petites doses pour éviter une crise de manque mais surtout ne pas se saouler sinon le sommeil viendra plus vite. Et le froid n'aura plus qu'à l'emporter. il a donc
limité sa ration habituelle et fait durer ses consommations le plus longtemps possible, se surprenant à les savourer. Les quelques pièces qu'il a obtenues en tendant la main, ont été
majoritairement affectées à son budget bouffe. Deux kebabs à emporter qu'il a engloutis tout chauds,en cinq minutes et une baguette et un saucisson en réserve pour la nuit. Il s'est même
autorisé, avec les sous restants, une platée de chili con carne chez Diego. Il ne finirait pas sa soirée, comme à l'accoutumée, à fouiller les poubelles du Mac Do pour trier les restes de
hamburger de l'Américain.
Avant de rejoindre la ruelle repérée de longue date et de confectionner son abri éphémère, il s'est
arrêté deux bonnes heures chez " le Russe ", un des rares bistrotiers du quartier à accepter de servir les crève-la-soif. Le rade puait la pisse et la vinasse mal digérée. On n'y croisait
que du beau monde issu de la Cour des miracles. Mais bon, l'endroit était chaud et permettait de dépenser l'argent de la manche, laborieusement gagné dans la rue, pendant la journée. Certains en
profitaient pour pioncer un peu, histoire d'emmagasiner du repos et de la chaleur avant de rejoindre leur dortoir provisoire. Le métro, les asiles ou la rue. Morandi a commandé trois Viandox
archi-bouillants, arrosés d'une larme de gros rouge. Le picrate du Russe est le moins frelaté de tous les pinards des bouges de l'arrondissement. Une fois ses jus de boeufs ingurgités, la langue
ébouillantée et l'estomac brûlant, il s'est enfermé un quart d'heure dans les toilettes, pour la grosse commission. Il s'imaginait mal avoir une envie soudaine de couler un bronze à minuit dans
la rue. Le froid pouvait s'insinuer par n'importe quelle ouverture. Morandi ne se voyait pas mourir les fesses à l'air. D'ailleurs, Morandi ne se voyait pas mourir du tout.
Un hurlement réveille la nuit. Le clochard sursaute. Il regarde, effaré, autour de lui. " Merde !
chuchote-t-il, j'étais en train de m'endormir. Quelle heure est-il, bordel de merde ! Une heure, deux heures ? " Le bruit qui l'a surpris en plein assoupissement se révèle être une sirène
d'alarme provenant d'une auto au loin.
Cette alerte a eu l'avantage de le sortir de sa somnolence, de lui sauver la vie. Provisoirement. Les
souvenirs de son passage chez le Russe, son bistrot chauffé et ses Viandox brûlants, s'estompent peu à peu. Il redécouvre le présent pas très glorieux. Le vent a redoublé et le pique violemment
de ses assauts malgré son refuge instable. La quasi totalité de son corps est pourtant chaudement vêtue. Seuls ses yeux s'offrent aux attaques du vent glacial. Mais ses vêtements semblent avoir
capitulé devant l'adversité. Ses gants font corps avec ses mains et paraissent deux blocs de glace. Ses doigts affreusement gourds sont recroquevillés et ne donnent aucun signe de vie. Son
maillot de corps, son pull en laine et sa veste en jean ne sont pas suffisants pour lui permettre de passer la nuit dehors.
C'est la raison pour laquelle il s'est procuré, en fin de matinée, une couverture à l'Armée du Salut.
Son écharpe miteuse, enroulée plusieurs fois autour de son cou, de sa bouche et de son nez laisse des brèches que le froid transperce allègrement. Par contre, l'intérieur de sa bouche crie la
souffrance. Sa gingivite chronique s'est réveillée tout doucement, et la douleur s'accroît. IL a omis de se munir d'une boîte d'Efferalgan codéiné. On ne peut pas tout prévoir. Et puis, tant qu'à
faire, la souffrance lui interdira de repartir au pays des songes. Son pantalon en velours laisse passer des courants d'air par le bas des jambes. Ces petites rafales intimes remontent jusqu'à
ses parties génitales et,tout en les frigorifiant, les réduisent à l'état d'un petit escargot qui veut rentrer dans sa coquille. Sa vessie a passé la cote d'alerte, et lui chatouille
douloureusement le bas-ventre. Un signe de vie qu'il apprécie. Il n'est donc pas encore tout à fait paralysé. Il monopolise toute sa volonté et ses muscles engourdis pour tenter de se relever. La
tâche s'avère à la limite de l'insurmontable. Mais la présence de son ennemi mortel, le Froid, qui monte en puissance, dynamise ses forces psychologiques.L'affrontement peut commencer. La sirène
de l'auto a lancé, bien involontairement, le début du combat.
Morandi s'efforce d'atteindre le rebord des poubelles avec ses mains, pour pouvoir se hisser à la
force de ses seuls bras. Ses jambes ne répondent plus aux appels de son cerveau. Il espère que cette défection n'est que momentanée. L'envie de pisser le galvanise. Dans le mouvement brusque
qu'il fait pour atteindre son but, il heurte le carton servant de toiture avec le dessus de sa tête. Ce dernier tombe à terre, et le vent s'engouffre dans son mince abri. Un cri de douleur et de
désolation s'échappe de ses lèvres. Une bourrasque l'a frappé en plein visage et a réveillé une partie de ses nerfs faciaux.
" Fils de pute ! Fils de pute " Les insultes proférées par Morandi sont faibles, à la limite du gémissement, et
couvertes par les rugissements de son adversaire. Il a réussi, quand même, à se stabiliser en position verticale, le buste posé sur le couvercle de la poubelle de gauche. Ses doigts bougent à
nouveau à l'intérieur des gants. Ils s'agrippent de toutes leurs forces au plastique de la poubelle, pour éviter que le haut du corps ne soit entraîné vers le bas par ses jambes trop fragiles. Il
est resté longtemps recroquevillé, et il va lui falloir de longues minutes avant de retrouver l'usage de ses membres inférieurs. Et pourtant, il faut qu'il pisse de toute urgence. C'est la rançon
à payer pour avoir bu troix Viandox. Autre coup de chance, sa couverture n'est pas tombée et l'enveloppe toujours entièrement.
Morandi sait qu'il doit demeurer concentré, mais son esprit s'envole. Une nouvelle fois, il se retrouve dans le
troquet miteux mais ô combien chaleureux du " Russe ". Quelques heures auparavant. Dans un moment de doute, il a demandé au patron de lui prêter son flingue. Il connaissait la réponse d'avance,
mais bon, rien n'empêchait d'essayer.
Yvan, le " Russe "l'a envoyé bouler d'un geste très expressif qui consiste à poser son index sur la tempe et à le
faire pivoter, le tout accompagné d'un regard qui se suffit à lui-même : " tu m'as bien regardé ? ". Morandi n'a pas insisté, et pourtant il rêvait d'avoir une arme à feu. L'hypothèse selon
laquelle le froid pourrait gagner la partie trottait dans un petit coin de sa tête. Et cette fin-là, il n'en voulait pas. Plutôt se faire sauter la cervelle que de se laisser achever par cet
enculé.
Oubliant le " Russe ", il s'est dirigé vers le fond du bistrot où il avait aperçu, quelques minutes avant, Jules le
Cracheur de feu. C'était un grand homme squelettique, le crâne rasé, des cicatrices un peu partout sur le corps, qui vivait de ses performances de rue. Eté comme hiver, Jules enchantait les
badauds grâce à ses multiples talents acquis dans les derniers cirques et fêtes foraines du troisième millénaire. Tour à tour jongleur, cracheur de feu, avaleur de sabres, bouffeur de lames de
rasoir, mâcheur de verre, il gagnait assez bien sa vie pour pouvoir se garder quelques sous de côté. Mais son état de santé désastreux ne lui permettrait peut-être jamais de les
dépenser.
Morandi s'était approché de l'exhibitionniste et lui avait proposé un verre que l'autre s'était empressé d'accepter.
" J'ai besoin d'un service, Jules ! " lui a-t-il murmuré, tout en s'asseyant face à lui. L'autre torchait sa huitième bière et finissait de se nettoyer les ongles avec un poignard de presque
trente centimètres. Le clochard lui a expliqué qu'il avait un besoin urgent.
Pas grand-chose. Juste une petite lame de rasoir. le Cracheur, toujours avare de paroles, n'a pas voulu connaître les
raisons de son camarade de rue. Il lui a refilé une lame neuve, encore emballée dans son papier protecteur. Morandi l'a rangée dans une de ses poches intérieures, a remercié son généreux donateur
et lui a offert une autre bière. A ce moment-là, il ne voulait pas imaginer qu'il aurait à se servir de cette lame, dans le courant de la nuit.
Toujours couché à plat ventre sur la poubelle, Morandi ouvre les yeux. Il a réussi à ne pas s'endormir. Le
petit détour en pensées chez le " Russe " n' a duré, semble-t-il, que quelques minutes. mais sa notion de l'heure est bien aléatoire. Il constate qu'instinctivement ses jambes se sont remises à
bouger. ses pieds sont transis, mais ses orteils commencent à remuer faiblement. Il sort de sa veste de jean une chopine de vin blanc et s'en octroie une grosse gorgée. L'alcool, même de mauvaise
qualité, lui réchauffe les tripes et lui redonne quelques couleurs.
Pourtant les rafales de vent se multiplient et réussissent à le déstabiliser. mais il s'accroche de la main gauche,
resserre son écharpe et sa couverture de l'autre. Il ressent, à cet instant, que le devant de son caleçon est humide. sa vessie s'est épanchée de son trop-plein. " merde, de merde ! ". De rage,
il se redresse et décide de faire quelques pas pour enclencher ses automatismes.
Malgré la violence du vent, ses membres inférieurs obéissent à sa volonté. Il avance, centimètre par centimètre, et
contourne la poubelle. Une fois arrivé face au mur, il arrache ses mains du couvercle et les projette contre la paroi. La secousse est rude, mais il tient debout. Ses jambes flageolent et
menacent de s'écrouler. Il doit faire vite. Il ôte son gant droit avec ses dents, le tient solidement dans sa bouche et avec sa main libre essaie de trouver la fermeture de sa braguette enfouie
sous les couches de vêtements. L'onglée lui complique la tâche. Il repère enfin l'objet de sa quête et parvient, tant bien que mal, au risque de s'écorcher, à sortir son sexe diminué par le
froid. Instantanément, un jet puissant d'urine frappe le mur. Au milieu de toutes ses douleurs, Morandi ressent un énorme bien-être s'emparer de lui. Il pisse de toutes ses forces. Il
laisse les dernières giclées éclabousser sa main. la chaleur du liquide lui apporte un bien fou. Le goutte à goutte terminé, il enfourne son sexe dans le caleçon avec dextérité et pousse un gros
" ouf " !. Il en a presque oublié le froid. Et le vent. Alors qu'il s'apprête à boire une nouvelle goulée de vin blanc, son regard est attiré vers le fond de l'impasse...
Dans l'obscurité, l'ancienne cordonnerie est à peine visible, mais une mince lueur transperce le volet en métal aux
endroits où les lattes ont été séparées par les intempéries de ces dernières années. Morandi fixe la faible lumière avec stupeur.
Il y a quelqu'un à l'intérieur.
La distance qui sépare le clochard de la boutique est d'environ une vingtaine de mètres. Il ne peut en
distinguer l'intérieur, mais la première explication qui vient à l'idée est qu'un ou plusieurs de ses confrères, se sont arrogé le droit de squatter le lieu. La chose lui semble toute naturelle,
vu l'état d'abandon du bâtiment et la température glaciale du dehors. Il n'y a que lui pour s'imposer une cryothérapie aussi sévère.
Pourtant quelque chose l'intrigue. Malgré la déficience de ses sens, il est persuadé que la lumière
n'était pas là au moment où il était sorti de son abri. Il l'aurait vu. C'est sûr et certain. De plus le seul accès menant au magasin abandonné étant l'impasse, Morandi aurait vu ou entendu
passer quelqu'un devant les poubelles. Il n'avait pas assez bu pour que son sommeil soit profond. Alors qu'en déduire ?. L'envie de se réchauffer avec des potes de passage lui titille le cerveau,
mais il hésite à se rendre jusqu'à la cordonnerie. Il n'a pas passé toutes ces heures dehors pour capituler lamentablement, et repousser le défi ne ferait que le
décourager.
Ceci dit la curiosité le pousse à savoir ce qu'il en est exactement. Il se passe le bout de la
langue sur les lèvres, signe chez lui d'indécision. " Et puis merde " Il se décide enfin à bouger. S'il y a quelqu'un à l'intérieur, celui-ci pourra, peut-être, lui donner l'heure précise. Et
pourquoi pas, un comprimé pour soigner son mal de dents.
Deux bonnes excuses, la belle aubaine, pour franchir la vingtaine de mètres qu'il lui faut faire, pour
répondre à ses interrogations. il sort sa bouteille de blanc, histoire de jouer au mec qui n'arrive pas les mains vides, et se dirige vers l'objet de sa curiosité. Ses jambes et ses pieds ont
repris un peu de leur force, mais il s'aide avec son bras gauche appuyé contre le mur, afin d'équilibrer sa démarche. Il lance un regard bestial vers le ciel et maugrée en direction du Froid : "
J'en ai seulement pour une poignée de minutes, salopard ! Ne crois surtout pas que je baisse les bras ! "
Arrivé devant la porte de la cordonnerie, Morandi s'étonne de la voir entrouverte. Et intacte. Pas une
seule trace d'effraction. Aucun bruit à l'intérieur. Serait-ce le proprio qui fait une petite visite de routine ? Etonnant avec ce froid, et en pleine nuit. De toute façon, c'est pas le moment de
se poser des questions. Il pousse la porte et glisse la tête à l'intérieur de la boutique. Un souffle de chaleur le surprend et l'oblige à fermer les yeux. Quand il les rouvre, au bout de
quelques secondes, il encaisse un second choc, aussi puissant qu'un direct dans l'estomac.
Ils sont là. Tous. Assis. Et ils le regardent.
La pièce principale, qui servait à la fois d'accueil et d'atelier, est encombrée d'objets de toutes
sortes, outils, cartons, cageots, chaussures. D'un simple coup d'oeil, on devine aujourd'hui qu'elle fait office de débarras. Mais seul l'inconscient de Morandi peut photographier ce capharnaüm.
Ses yeux écarquillés se figent sur le feu qui flambe à même le plancher. Pour l'alimenter, un fagot de menues planches arrachées aux nombreux placards muraux et une pyramide de godasses sont
entreposés sur le sol. Et tout autour de ce feu de camp improvisé, une poignée d'hommes et de femmes, en position assise, tournent leur visage en direction de Morandi.
Hébété, ce dernier murmure leurs noms, d'une voix cassée couverte par les crépitements : Groucho, Zig,
Max, José, Kiki, Bachir...Ses amis. Ses meilleurs amis. Ses seuls amis. Et puis Gantine, la petite junk, qu'il avait oublié de mettre sur sa liste de papier car il ne l'avait fréquentée que trop
peu de temps. La petite Gantine, sortie de sa mémoire, morte après des souffrances terribles dues au tétanos. Elle s'était traînée jusqu'aux quais de la Seine. Personne ne l'avait vue
s'éteindre dans la douleur. Le Froid avait rajouté ses tortures à celle de la maladie pour achever sa victime.
Par quel miracle Gantine se trouve-t-elle ici, ses grands bras maigres tendus vers Morandi en signe de
bienvenue ? Et Rougeaud le forain, assis à ses côtés, qui tisonne le feu, n'a-t-il pas rendu l'âme, il y a trois ou quatre ans, renversé par une auto qui s'est enfuie, en le laissant, la colonne
vertébrale cassée, sur le bord du périphérique, à la merci d'une nuit glaciale d'hiver qui lui a arraché sa dernière étincelle de vie ?
Morandi fait quelques pas dans la pièce après avoir refermé la porte. Son coeur bat à cent à l'heure. "
Je rêve, se dit-il. Je rêve ou je délire. Je revois ma vie avant de crever. Ou quelque chose comme ça. Ils sont dans ma tête. Si j'ai la force de me pincer, je vais ouvrir les yeux et me
retrouver le nez dans la neige pourrie. Ils ne sont pas là, ils n'existent que dans mon cauchemar. Qu'ils foutent le camp, Merde ! Je suis ici pour les venger. Pas pour qu'ils m'entraînent avec
eux. Et puis cette chaleur, bordel, elle est là pour endormir. Un effet de mon imagination. Une dernière ruse de Satan pour que mon corps oublie qu'il a froid.Je veux sortir de cette pièce. Mais
merde, je ne peux pas, car je n'y suis pas. C'est la pièce qui doit sortir de moi ".
Morandi sent son visage rougir. Il veut retirer son écharpe et le reste de ses habits, jeter la
couverture à ses pieds. La chaleur augmente très vite, mais un brin de conscience le rappelle à l'ordre. Il n'a pas chaud. C'est faux. Le Froid s'ingénie à lancer dans la bataille de nouvelles
perfidies pour qu'il perde les pédales. Il doit recouvrer ses esprits et vite. Ses anciens amis lui parlent. Il voit leurs lèvres bouger, leurs visages grimacer des sourires qui se veulent
accueillants mais les bouches édentées n'émettent aucun son.
Groucho le Rigolo l'attrape par sa veste de jean et lui intime d'un geste amical de s'asseoir parmi
eux. Morandi se laisse faire. A la lumière du feu il distingue ses hôtes qui continuent de communiquer en silence. Pourtant ils donnent l'impression de se comprendre. Le clochard transpire
abondamment tel un glaçon en train de fondre. En quelques minutes, le froid qui l'avait en grande partie conquis se dissipe pour laisser place à un bouillonnement intérieur. La
stupéfaction se change en terreur paralysante. Il croit de moins en moins à un mauvais rêve. Ses visions ressemblent plus à une antichambre de l'enfer qu'à un mauvais délire. Il remarque
que le feu n'éclaire plus que les orbites vides sur le visage de ses anciens camarades de rue. Tous s'adressent à lui sans que les mots ne franchissent leurs lèvres.
Effet de son imagination ou non, les flammes ne cessent de grandir sans que personne n'attise le feu.
Les lattes du plancher s'enflamment les unes après les autres, et aucun des participants à ce terrifiant sit-in, ne fait mine de s'en inquiéter. La peur grandissante de Morandi le cloue sur
place. Il fait appel à toutes ses facultés intellectuelles pour trouver une issue à son calvaire. Mais rien ne vient. Même les mots s'étouffent dans sa gorge. Et pourtant, il note dans un accès
de lucidité qu'aucune fumée ne se dégage de ce début d'incendie. Une bizarrerie qui augmente son épouvante.
De nombreuses flammèches se dirigent vers lui et ses amis décédés et entreprennent de leur griller les
pantalons. De grands tourbillons de feu amorcent une attaque en direction du comptoir et des étagères de l'ancienne cordonnerie. Bachir, ou du moins, celui qui a été Bachir autrefois, se lève et
fait admirer à l'assistance ses brodequins et ses pantalons de velours crasseux, aux prises avec de gigantesques flammes. La peau de ses mollets commence à rôtir et une odeur de cochon grillé
empuantit l'atmosphère. Cette situation n'incommode pas le grand Bachir et ses compagnons qui ricanent à pleines dents cariées, dans un silence infernal, troublé uniquement par les crépitements
du feu et les craquements du bois à travers la pièce.
C'est la douleur intense qu'il éprouve dans son corps qui pousse Morandi à réagir. Son visage le brûle,
son écharpe lui chauffe le cou. Tout en lui n'est que souffrance. Heureusement les flammes ne l'ont pas encore atteint. Il se lève et hurle à ses compagnons de dégager d'ici. Mais nul ne
l'entend. Des lambeaux de peau grillée se décollent petit à petit du visage et des mains de Bachir. Les autres ne sont pas mieux lotis. Leurs vêtements crament de bas en haut et leur corps se
parchemine. En l'espace d'une poignée de secondes, la fournaise se déclenche dans la quasi-totalité de la boutique. Morandi se précipite vers la porte et s'empare de la poignée. Celle-ci tourne à
vide. Il quitte ses gants en poussant des jurons, preuve qu'il n'est pas encore mort et qu'il n'a pas l'intention de le devenir.
Pourtant son moral finit de s'étioler en constatant que la porte est fermée à clé. Impossible. Elle
était ouverte lors de son arrivée. il se rue sur elle dans un geste de désespoir, sans chercher à comprendre. La violence du choc décroche plusieurs étagères remplies de chaussures, installées
juste au-dessus de l'entrée. C'est une avalanche qui s'écroule sur lui. Son corps fatigué s'étale. Il s'efforce de se remettre debout mais son dos mis à mal par sa longue nuit glaciale refuse de
lui obéir. Derrière lui, Groucho, Zig et les autres sont transformés en torches humaines.
De grandes vagues de feu prennent la direction de la sortie et lèchent le bas de son pantalon. Il
pousse un cri de terreur. Ses anciens camarades n'ont pas l'air de ressentir les morsures du feu. Lui, par contre, a l'impression d'avoir posé ses pieds dans un buisson ardent. Il va connaître la
pire des morts et il ne peut plus rien faire. Une idée soudaine, sans doute la dernière de sa vie, surgit dans son esprit. il fouille avec maladresse dans la poche intérieure de sa veste de jean
pour en sortir la lame de rasoir. Peut être qu'en entaillant ses veines à plusieurs endroits, la mort sera plus rapide et prendra le feu de vitesse. En tentant de désenvelopper la lame, il se
coupe les doigts et l'écharpe sur le plancher. Il serre les dents lorsque ses chaussettes enflammées lui rôtissent les chevilles et les mollets.
En voulant récupérer la lame, il remarque qu'un autre objet est tombé de sa poche. Il reconnaît le
morceau de papier où il avait écrit le nom de tous ses potes décédés les hivers précédents. Par un dernier instinct de curiosité, il le déplie. Ils sont tous inscrits là. Groucho le Rigolo, Zig
le Roumain, José le portugais, Max la Menace, le grand Bachir, Kiki le Vilain. Tous ont en face de leur patronyme de rue, la date de leur mort. En arrivant au bas de la liste, Morandi sursaute.
Une ligne, qu'il ne se souvient pas d'avoir rédigée, a été rajoutée aux précédentes. Il n'y a aucun doute, il s'agit bien de sa propre écriture. " Jacques Morandi décédé le dimanche 22 décembre
2017 à cinq heures du matin. " Morandi n'a pas le temps de comprendre que le plafond s'écroule sur lui.
Au loin, un véhicule de pompiers fait entendre sa sirène.Le vent est à son apogée et hurle. De joie,
pourrait-on penser.
Le rapport de police adressé par le lieutenant Bernard au commissaire Benoin faisant état d'un incendie
qui s'est déclaré le dimanche 22 décembre, aux environ de cinq heures du matin, dans une ancienne cordonnerie située impasse du Paradis, n'a pas fait l'objet d'une enquête approfondie. La
présence d'un corps carbonisé, non identifiable, a permis de conclure le rapport par la mort accidentelle d'un clochard qui a voulu sans doute se mettre à l'abri du froid et se réchauffer en
allumant un feu à l'intérieur de la boutique inoccupée.
Le rapport n'a pas cité les propos du commissaire Benoin à l'adresse de son lieutenant suite à la mort
de ce clochard inconnu :
" Ben en voilà un qui s'ra pas mort de froid ! "
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