LUEURS D'OMBRE
" Sauf un mot
Grand-frère est là
Ma douce, mon joli brin de fille
Benoît
Le coeur de pleutre
La vache enragée
Ici nos femmes et nos filles
Et c'est peu dire
Le crabe aux pinces de mort
C'est dit, c'est fait
Oiselle
Sur le bout du quai. "
Pour une fois, je n'ai pas eu à chercher de titre pour mon coup de
coeur. Celui de l'album, en forme d'oxymore, traduisant à merveille l'atmosphère des chansons. Chansons de proximité, portées par une voix en tous points expressive, un timbre de troubadour avec
un vibrato aussi discret que sensuel.
Comme nous ne sommes plus à l'époque des « Visiteurs du soir », la technique
a son mot à dire mais, sur scène, on imagine très bien Dominique Citerne armé de sa seule guitare (dont il use avec brio).
Il assume la parenté chansonnière avec Frederik Mey, un artiste berlinois, 100% bilingue, qui a
fait un bout de chemin par chez nous dans les années 70, avec un Prix de l'Académie Charles Cros à la clé, puis a poursuivi sa carrière outre-Rhin après s'être séparé de sa Christine
hexagonale.
Dominique a, lui aussi, tenté un galop d'essai dans les seventies, sous le pseudo de Claude Joland. Il en
demeure un 33 tours que j'ai la chance de posséder et deux 45 qui ne figurent pas dans ma discothèque mais qu'il m'a été donné d'entendre. Faux départ ? Pas vraiment. Les textes, tant
romantiques que drôles ou caustiques, les mélodies élégantes, l'interprétation, tout était déjà là. Il ne restait plus qu'à laisser reposer et, quelque trente ans plus tard, à repartir de plus
belle.
Le titre de la dernière chanson, " Sur le bout du quai " , aurait pu servir de titre éponyme (c'eût
été dommage car « Lueurs d'ombre » est tellement beau).
Dans une métaphore marine, il résume, quoiqu'il s'en défende, son parcours : à la troisième personne (
pour feindre, peut-être à son insu, de brouiller les pistes ?) :
« Il parlait de bateaux, rêvait d'expéditions
Sur le bout du quai
Mais autre fut sa vie, autre sa direction
Sous le coup du vent ».
S'il subsistait un doute sur l'identité du « il », devenu pluriel car sur scène il ne mène pas
l'aventure en solo, celui-ci semble levé au dernier couplet :
« Ils vogueront sur les mers de la création
Sous le coup du vent ».
C'est encore l'ami Gérard Gorsse qui a joué les entremetteurs. On ne dira jamais assez combien son site,
« Chanson rebelle », contribue à promouvoir la chanson d'expression.
S'il ne considère pas Dominique Citerne comme un rebelle stricto sensu, il l'a quand même fait
figurer parmi Béranger et consorts parce que l'univers de notre chanteur, sous des dehors souvent débonnaires, n'est pas exempt de révolte, loin s'en faut. Sans un mot plus gros que l'autre
(encore que : « Un gros con avec un gros cul » qui se trouve sur le site de Gérard mais est absent de l'album. Disons que ce n'est sans doute pas sa chanson la plus réussie, c'est mon
avis et je suis peut-être le seul à le partager), il prêche pour la tolérance, la non-violence, le refus de la peine capitale :
« Le coeur de pleutre » :
Lorsqu'on l'insulte ou le rudoie,
Au plus fort de l'injure
Nul ne le vit, nul ne le voit
Battre des poings comme il se doit,
mais... Sous sa chemise
Parlons bien franc
N'est pas un coeur de pleutre
Qui palpite, non, non, oh non! ».
Qu'il soit cocu, qu'on le vole, voire l'assassine, l'homme ne réplique jamais. Seule exception :
« Si l'on pend truands, bourgeois,
Du haut de sa carrure
Chacun le vit, chacun le voit
S'interposer comme il se doit, car ... ».
Pacifisme et condamnation inconditionnelle de la peine de mort sont les deux mamelles du personnage. Autre
exemple de chanson « engagée » : « Ici nos femmes et nos filles » qui nous entraîne dans une société alternative, une sorte de phalanstère, mais sans l'angélisme de
l'idéologie hippie. On y a des armes, dissuasives, la nature et les hommes n'y sont pas épargnés par la colère qui fait partie de la vie. S'il arrive que l'un des membres de la communauté
transgresse la loi non écrite (il n'y a pas de gouvernement, pas de police), « Les arbres portent trop de fruits pour y suspendre l'insensé ». Le coupable s'en va de lui-même
et ne revient que longtemps après, une fois « réconcilié avec la joie. » Ce texte est particulièrement riche en bonheurs d'écriture tels que « Les vieilles rident
joliment leur sourire de lourde paix ».
Dominique sait utiliser le langage avec intelligence et sensibilité , sans rien de systématique : ici l'on
trouvera un refrain en deux parties (« Sur le bout du quai ... Sous le coup du vent », là une pléthore d'adverbes en « ment » dont certains sont
d'étonnants néologismes (« Ratatineusement/ Petafinneusement » : « Et c'est peu dire »), ailleurs une de ces
distanciations chères à Bertolt Brecht (dans « C'est dit, c'est fait! » : « Fin du refrain, nouveau couplet ... »,
« Solo, puis le dernier couplet ... » dans une chanson que l'on peut qualifier de didactique sur la parole et les actes, et avec des rimes riches en « plet ». Il
ne fait pas un dogme de la rime mais l'utilise toujours à bon escient. Je crois que c'est Gérard Morel qui a dit : La rime, c'est l'endroit où les mots commencent à chanter.
Il est une autre chanson, intitulée « Benoît », qui nous en dit long sur son approche du
langage. Benoît n'a jamais su appréhender le monde autrement que par la sonorité des mots : « Sous son bonnet d'âne/Tout benêt, Benoît,/Au coin de son âme,/Rêve en tapinois/De nefs
capitaines,/De drakkars danois/Puis au joli mot Carthaginois... » Voilà qui donne à méditer si l'on a déjà siégé dans un conseil de classe. Dominique Citerne a été enseignant,
ceci explique certainement cela. Et il faudra que Benoît attende d'être emporté par la camarde pour parvenir enfin au « beau pays carthaginois... »
Signalons encore un coup de gueule, un vrai, contre « Le crabe aux pinces de
mort », avec lequel il a manifestement de sérieux comptes à régler. Mais il n'est surtout pas du genre à baisser les bras : « Je le maudis/Le défie/S'il me suit/Car dans ma
vie/S'est servi,/Plus encore .../Le crabe aux pinces de mort! »
Outre sa production chansonnière, signalons, c'est important, que Dominique Citerne anime des ateliers
d'écriture à la demande et qu'il réalise des interviews auprès des chanteurs programmés à Viricelles, petit bourg de quelque 300 habitants, situé à proximité de Saint-Etienne, mais haut lieu de
la chanson grâce à l'association VIBRAVANZ (« Des vivats » dont le maître d'oeuvre est Serge Fréchet : à voir pour un autre coup de coeur).
Les entretiens se trouvent sur le site de VIBRAVANZ.
Pour conclure, je dirais que la preuve est faite : le temps ne fait rien à l'affaire, quand on est bon, on
est bon!
Contact : 06 09 47 00 43
Lien pour écouter ses chansons sur dailymotion : link
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